Il se trouve que cette semaine encore, cette sensation resurgit avec une nouvelle intensité. L'organisation quotidienne de nos vies peut être si facilement bousculée…
Mercredi après-midi, après l'école, Adnan est parti jouer au foot avec les copains. Il est très apprécié ici. Par rapport aux autres enfants, qui ne jouent pas en équipe, il est particulièrement doué, ce qui fait de lui un peu la star. Vous qui le connaissez bien savez combien ça lui fait plaisir d’être aussi mis en valeur. C’est sympa pour lui.
Son rôle désigné, c’est d’être gardien. C’est déjà un poste qu’il convoitait depuis quelques temps, lorsqu’il jouait avec son équipe à Chamalières. Alors qu’ici, ce même poste fait de lui la cible de l’admiration des autres enfants de l’école ; il s’y donne avec beaucoup de cœur.
Hélas, il s’y donne aussi avec un peu de bêtise. En attendant que le ballon lui revienne, notre cher Adnan a sauté pour attraper la barre transversale du goal. Mais, comme il avait mis ses gants de gardien, ses mains ont glissé. Et Adnan est tombé, et en tombant s’est cassé le coude.
Un accident vraiment bête. Mais bon, le plus souvent, c’est comme ça. Nous sommes nombreux à en savoir quelque chose, je pense …
Heureusement, l’hôpital est juste à côté. Urgences, radio, anesthésie générale pour remettre le coude en place et lui mettre deux broches plus un plâtre qu’il gardera trois semaines, puis rééducation pendant 3-4 semaines.
Adnan a été d’un courage remarquable pendant tout le déroulement de cette épisode canadienne. Il a eu, tout de même, un moment difficile, avec quelques larmes et beaucoup de chagrin, lorsque nous avons reçu la confirmation de la fracture et qu’il a appris qu’on allait l’endormir. Mais comme c’est un garçon raisonnable, il a bien écouté nos explications et a vite reconnu que le tout était pour son bien.
J’ai pu rester avec lui jusqu’à ce qu’il soit endormi dans la salle opératoire ; ça fait un bien drôle d’effet de voir le visage de ton enfant d’un coup figé… Je n’aime pas trop y assister, en fait, ça me rappelle encore avec trop de peine et de « feeling bizarre » le matin d’il y a un an quand j’ai dû amener Edy la faire endormir… mais voilà, je l’ai fait pour Adnan. Je pense qu’il s’est senti bien rassuré.
J’ai donc quitté Adnan comme ça. En sortant de la salle opératoire vers 21h15, j’ai éprouvé un grand besoin de secouer les bras, un peu comme s’ils avaient été recouverts d’eau. J’avais des glaçons qui me couraient dans les bras. Cela avait été une bien mauvaise journée, car le matin même ma grand-mère était décédée.
Alors, je sais que la plupart d’entre vous ne la connaissent pas, mais j’ai voulu vous raconter un peu son histoire afin de la faire vivre un peu plus longtemps dans l’esprit de ceux qui liront ces pages.
Née dans la petite ville de Pipestone, Minnesota, le 11 décembre 1922, de père allemand (« Grandpa Fred ») et de mère écossaise (« Grandma Mabel »), Harriet y a passé quasiment toute sa vie, un fait assez extraordinaire comparé à la mobilité nationale de la génération de l’après-guerre. Après avoir terminé ses études de lycée, en 1940, elle s’est inscrite à l’Université de Macalester, à St. Paul, Minnesota. Elle a interrompu ses études pendant la guerre afin de travailler à Washington D.C. A la fin de la guerre, elle est retournée dans sa ville natale, où elle a rencontré Boyd (Bud) Dressen, qu’elle a épousé et avec qui elle a commencé à élever sa famille : deux filles (mes tantes Dale et Jayne), et deux garçons (mon oncle John) et mon père (Dan). Quand j’étais enfant, j’adorais aller dans la chambre de ma grand-mère, admirer les belles photos en noir et blanc, prises de ses quatre enfants quand ils étaient bébé et qu’elle avait alignées sur le mur au-dessus de son lit — elles y étaient encore en juillet dernier lorsque je lui au rendu visite. Egalement j’ai toujours été fascinée par sa bague, en or, qui contenait quatre pierres, chacune ayant la couleur du mois de naissance d’un de ses enfants…
Sa vie a durablement changé lorsque, en 1955, son mari a eu un accident d’avion pendant une leçon de vol, et elle s’est retrouvée seule, avec quatre enfants à élever. Mon père, à l’époque, avait tout juste 4 ans. Après avoir brièvement travaillé pour son père, dans son magasin de meubles, puis ensuite comme secrétaire, elle a repris ses études à l’Université du Sud Dakota, où elle a obtenu son certificat d’enseignant de littérature anglaise en 1966. Pendant les deux années qui suivirent, elle faisait des déplacements quotidiens à 50 kilomètres de Pipestone afin d’enseigner dans des écoles publics, pour revenir enfin à Pipestone, au lycée, en tant que professeur de littérature anglaise, où elle a travaillé jusqu’à sa retraite, presque 20 ans plus tard. Peu de temps après sa titularisation au lycée de Pipestone, elle a de nouveau repris ses études afin d’obtenir un Master.
Ses parents, tous les deux instituteurs, ont beaucoup pesé sur sa certitude de l’importance de l’éducation dans la vie, et elle a toujours œuvré pour instauré cette même certitude chez ses enfants, ses petits enfants, ainsi que beaucoup d’autres qu’elle a rencontrés. Ce besoin de vivre par son éducation et par ses connaissances brille encore fortement à la génération de ses arrière petits enfants, ainsi que chez ceux qu’elle touche encore indirectement, à travers l’envie qu’elle nous a inculqué, à tous, d’apprendre aux autres de vivre par leur intelligence. Récemment, je me suis retrouvée en train de prêter un livre dont ma grand-mère m’avait fait cadeau lorsque j’avais 13-14 ans. C’était « La perle » de John Steinbeck, une œuvre qu’elle avait enseignée pendant de nombreuses années au lycée. Je l’ai prêté, sans trop réfléchir à mon attachement au livre, à une étudiante de mon Master de Communication Technique qui est passionnée de Steinbeck et qui aimerait un jour devenir écrivain… Je ne pense pas qu’elle lise dans les pages de ce livre combien il m’attachait à ma grand-mère…
C’était aussi une force stable dans nos vies, toujours là pour donner un coup de main ou soutenir un de ses enfants ou ses petits enfants, soit par sa force physique (quand je pense au nombre de fois qu’elle nous a aidé à déménager… !), sa force intellectuelle, son calme, et son sacrifice.Bien évidemment, je ne parle que pour moi-même, mais l’histoire est déjà édifiante : lors de ma période « cheval », pendant ma pré-adolescence, ma grand-mère a eu la corvée de nous accompagner, une copine et moi, et ce pendant quelques années de suite, à 6h30 du matin l’été tous les jours pendant un mois chez une dame qui nous faisait travailler et monter à cheval. Puis, elle revenait nous chercher après le repas de midi, nous ramenait chez elle où elle nous faisait travailler le violon, et après, nous amenait, sans faille, passer le reste de l’après-midi à la piscine. Sans jamais montrer la moindre impatience, sans jamais nous faire sentir que nous la fatiguions. Elle disait ce qu’elle avait à dire, sans reproches, sans jamais nous réduire en les imbéciles que nous étions sûrement … même lorsqu’on s’est manifestement trompé. Je me souviens d’une fois, je devais avoir 3-4 ans, on s’était levés tôt pour rentrer à la maison depuis Pipestone, un voyage qui durait 3 heures et demie. Elle m’avait bien rappelé que j’allais être malade en voiture, mais m’a quand même laissé m’empiffrer de « Lucky Charms », des petites céréales au blé avec des petits bouts de marshmallow. Un délice ! Sauf quand on doit prendre la voiture après… Effectivement, même pas 20 minutes après notre départ, je commençais à me sentir pas trop bien. Mon père s’énervait de plus en plus : quand on peut éviter d’être stupide, faut le faire. Ma grand-mère, calmement, m’a fait poser ma tête sur son genou pendant qu’elle me caressait doucement la tête. Lorsque je lui ai vomi dessus, elle n’a rien dit ; elle a simplement vidé son sac à main par terre à ses pieds afin de recevoir le deuxième envoi, qui a suivi de peu…
Malgré sa chute rapide et son décès qui a suivi de peu, nous avons quand même pu constater qu’elle restait elle-même jusqu’au bout : elle avait soigneusement tout organisé, de telle sorte que lorsqu’elle s’est retrouvée paralysée, dans le coma la semaine dernière, elle avait néanmoins pu orchestrer l’arrêt des soins intensifs. Puis, par sa force, elle a fait patienter la mort pendant encore quelques jours, jusqu’au moment où elle a décidé de s’en aller. C’est toute une histoire qui nous quitte, ma grand-mère, qu’on appelait « Grandma Heart » (Grand-mère Cœur), à cause de ma petite sœur qui, quand elle était petite, n’arrivait pas à dire « Harriet ».
Grandma Heart ! Nous avons à la fois une très grande peine à la voir partir et une très grande joie à l’avoir connue, entière, jusqu’à la fin …

J''ai les larmes aux yeux.Je ne peux écrire plus en ce moment.
ReplyDeleteBisous
Je reviens de façon un peu plus calme sur mes émotions..enfin j'espère y arriver !
ReplyDeleteEn fait, la vie de ta grand-mère, lue et relue,s'imprimait en moi , liée avec celle de Tante Françoise et celle de mamita .
Trois vies si différentes et si identiques, boulversées par un événement brutal qui a forcé chacune de ces trois femmes a prendre en main leur vie pour survivre et faire vivre les leurs .
Je suis pleine d'admiration pour elles qui ont su et qui ont pu surmonter toutes les difficultés que les femmes de leur génération pouvaient rencontrer et quand je les entends(ou que je les lis) je me dis qu'elles sont vraiment formidables (au sens fort du terme).
Je pense qu'une grande partie des femmes contemporaines, faussement sécurisées par des acquis sociaux/familiaux, ont tort de ne pas être vigilantes...j'observe et j'écoute beaucoup.... je suis inquiète et même je suis assez pessimiste ;or il ne faut jamais baisser la garde!!
Je ne suis pas féministe "à tous crins"..mais je n'aime pas (homme ou femme) que l'on me marche sur les pieds .
Merci, Dacia, de nous avoir si bien transmis l'amour et le respect que tu éprouves pour ta grand-mère Harriet.
Bisous